Werner Matt

« Lire » une photographie

Communément, une photographie est considérée comme un morceau de réalité. Dans les journaux, les livres et les expositions, une reproduction photographique tient lieu de preuve d’un événement survenu. La photographie est supposé montrer ce qui s’est passé et comment.

Pourtant, les photographies ne reproduisent en rien « la » réalité. La personne qui appuie sur le bouton choisit le lieu, l’heure, le sujet et le cadrage de l’image. Bien des gens veulent consciemment immortaliser « comment c’était », ce qui les amène à influer encore davantage sur leurs images. La prise de vue est alors construite de façon à être conforme à certaines préconceptions. Le réel doit se plier aux modèles qui sont dans la tête de l’auteur de la photographie.

L’image qui en résulte ne perd nullement de sa force de témoignage. Néanmoins, nous devons apprendre à les « lire ».

Le portrait comme représentation de soi

Avoir un portrait de soi-même fut longtemps le privilège de l’aristocratie. Il y avait là une marge de manœuvre pour choisir la forme de cette représentation pour la postérité.

Avec l’essor de la bourgeoisie, des commerçants et artisans aisés commandèrent aussi des portraits de leurs familles. L’invention de la photographie rendit la démarche plus abordable, simple et rapide. En même temps, les codes de représentation ou plus exactement de mise en scène, évoluèrent très lentement. Les photographes utilisèrent pratiquement les mêmes poses que ce qui avait été courant pour la peinture. Les accessoires étaient identiques. Certains objets symbolisaient des vertus précises. Le livre renvoyait à l’éducation, soit un idéal très bourgeois, tandis que le fusil dénotait la chasse, un loisir anciennement réservé à l’aristocratie et que la bourgeoisie pratiquait volontiers.

Dans notre exemple, il est à relever que la photographie date de 1880 et est donc plus ancienne que la peinture de 1886. Dans les deux images, les hommes de ces familles portent des complets en pure laine selon la mode d’alors.

Voir les photos suivantes
1 Portrait de famille photographié de 1880
2 Portrait de famille peint de 1886
© Archives de la ville de Dornbirn, Autriche, collection Dieter Leuze; peinture de C. Otto en mains privées

Pour en savoir davantage
Gisinger, Arno/Matt, Werner (Hrsg.): Mit bürgerlichem Blick. Aus den photographischen Tagebüchern des Theodor Rhomberg (1845 – 1918). Dornbirn 1994
Doelker, Christian / Gschwendtner-Wölfle, Ruth / Lürzer, Klaus : Sehen ist lernbar. Beiträge zur visuellen Alphabetisierung. Aarau 2003

Qui porte la culotte en cuir?

A propos de fils d’industriel et de fils de paysan

Cette photographie se prête particulièrement bien à un petit jeu de rôle. A trois, on peut se mettre dans la peau de l’un ou l’autre des garçons ou à la place du photographe. La personne qui s’imagine derrière l’appareil photo dirige les deux garçonnets et essaie de les faire poser autant que possible comme les modèles historiques. En groupe entier, chacun-e fait part de son expérience à tenter d’imiter la posture de l’un des personnages. Dans le courant de la discussion, les images faites p.ex. avec des téléphones portables sont comparées, avant que l’aspect historique de la photographie originale ne soit révélé.

Une union fructueuse de deux amis? Les deux sont allés à la chasse aux souris et aux taupes. Ils nous présentent fièrement leur butin.

L’un est le petit-fils d’un riche industriel et sûr de lui. Habitué à être pris en photo, il pose à l’aise devant l’appareil photo de son grand-père. Il pose son bras sur l’épaule de son ami de façon condescendante. La distance entre les deux ne se traduit pas seulement physiquement, mais aussi dans l’incertitude du fils de paysan de montagne devant l’appareil. Ses mains semblent ne pas savoir où se poser et la posture de ses pieds n’est pas aussi détendue que celle de son ami. L’habillement souligne encore une différence. Le garçon de la ville porte un costume spécialement apprêté pour lui et adapté la fraîcheur de l’été. La coûteuse culotte en cuir n’aurait jamais été portée par les jeunes du village pour jouer ou encore travailler. Le fils de paysan porte le vêtement paysan quotidien qui se transmet dans la famille.

Dans cette photographie du tournant du 20e siècle, la vision bourgeoise de la fraîcheur d’été transparaît. Loin de l’agitation de la fabrique, on cultive le style « paysan ». Mais en plus léger, plus conscient et enjoué. Si l’on joue au « compatriote » agricole, c’est avec un habit de qualité et les activités ne sont pas ici une profession, mais un loisir. La chasse aux souris ou autres animaux sont un amusement et ne servent pas à la protection des cultures. Son « ami » paysan porte l’équipement et le butin à même le corps. Il se comporte comme un serviteur.

Ce qui de prime abord semble être une documentation fidèle de la vie paysanne est en fait une mise en scène faite par et pour le photographe. Il n’a rien ajouté ou modifié, mais l’imitation de représentations connues, les habits du dimanche, la pose devant la maison avec des accessoires, tout cela montre au final un monde paysan atypique. Les paysans sont « tout beaux et tout mignons ». La rude vie de la paysannerie de montagne ne transparaît nullement.

Chaque information supplémentaire modifie l’image qui se forme dans notre esprit quand nous regardons une photographie. Des aspects très factuels contribuent aussi à teinter notre perception d’une dimension plus émotionnelle. Ce qui aide à mieux comprendre l’image n’est pas forcément une information verbale ou écrite. Des objets ou d’autres photographies peuvent enrichir notre perception et compréhension d’une photographie.

Voir la photo 3 Garçons à la culotte en cuir
© Archives de la ville de Dornbirn, Autriche, collection Dieter Leuze

Pour en savoir davantage
Gisinger, Arno/Matt, Werner (Hrsg.): Mit bürgerlichem Blick. Aus den photographischen Tagebüchern des Theodor Rhomberg (1845 – 1918). Dornbirn 1994
Doelker, Christian / Gschwendtner-Wölfle, Ruth / Lürzer, Klaus (Hrsg.): Sehen ist lernbar. Beiträge zur visuellen Alphabetisierung. Aarau 2003

Que manque-t-il dans ces constructions de maison?

Il est rare que nous connaissions les motivations du ou de la photographe ou que nous ayons une idée des images qu’il ou elle avait en tête avant d’appuyer sur le déclencheur. Néanmoins, nous pouvons apprendre à « lire » les photographies en nous posant quelques questions et en observant ce qui se passe en nous lorsque nous visionnons des images.

Fréquemment des choses nous échappent tout simplement, parce qu’elles n’ont pas été relevées et documentées dans le passé. Ce sont des éléments qui ne rentraient pas dans le cadre habituel de nos références et elles ne sont devenues visibles que plus tard.

Dans le monde germanique, le mythe du « bon chez soi » que l’on se construit soi-même semble être le domaine réservé des hommes. Les archives photographiques documentent en général les fiers travailleurs en action. Or, dans les interviews de femmes ayant participé à ces constructions, il ressort que leur apport était aussi considérable que celui des hommes. De plus, tandis que les hommes savouraient leur bière du soir, les femmes continuaient à travailler. Il apparaît dès lors particulièrement important de rassembler les rares photos montrant les femmes au travail et de les montrer côte à côte avec celles des hommes.

Il fallait toujours que je gagne aussi un revenu, sinon cela aurait été impossible.

Interview de Anne-Marie H. (née en 1925) par Peter Niedermaier
Nous avions un urgent besoin de cet appartement. Nous n’avions qu’une chambre avec une cuisine au rez, sans eau. Je devais aller chercher l’eau dans la chambre à lessive…
Durant la construction, j’ai aussi beaucoup travaillé autour de la maison. Quand on a creusé la cave, nous avons travaillé à quatre le dimanche matin. C’est là que j’ai dit que je ne pouvais plus continuer ainsi. Mais j’ai peint, ce que j’avais appris avec le parrain de ma fille, un peintre professionnel et cela a bien marché. Et lorsque je ne pouvais rien faire du tout pour la maison, j’allais à la cave pour préparer le bois.
Il fallait toujours que je gagne aussi un revenu, sinon cela aurait été impossible. Je cuisinais beaucoup de légumes et de féculents, peu de viande. Et j’allais à l’abattoir parce que la viande était moins cher là-bas. C’était vraiment difficile…

Voir les photos suivantes
4 Les hommes dans la construction de leur maison familiale, vers 1925
5 Les femmes dans la construction de la maison familiale, vers 1925
© Stadtarchiv Dornbirn, Bestand Reiter Johanna, Nr. 21294 und 21276.

Pour en savoir davantage
Matt, Werner/Platzgummer, Hanno (Hrsg.): Ortsgeschichte(n). Fotoausstellungen 1992-1998 (= Dornbirner Schriften, Heft 25). Dornbirn 1999.
Doelker, Christian / Gschwendtner-Wölfle, Ruth / Lürzer, Klaus (Hrsg.): Sehen ist lernbar. Beiträge zur visuellen Alphabetisierung. Aarau 2003

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