Dannyelle Valente & Philippe Claudet

Voir avec les doigts – Pour une iconicité multisensorielle

« Quand nos yeux s’ouvrent chaque matin, ils se posent sur un monde où nous avons appris à voir durant notre vie –car ce monde n’est pas de l’ordre du donné: nous le construisons sans cesse grâce à des expériences, des catégorisations, des souvenirs et des relations » (Sacks, 1999, p.20).

Cet extrait est tiré de l’essai « Voir et ne pas voir » de Oliver Sacks (Sacks, 1999, 1ère ed. 1993) qui raconte l’histoire de Virgil, personne non-voyante depuis sa tendre enfance et qui recouvre la vue à l’âge de 50 ans. Sacks rapporte les premières impressions de Virgil depuis les premiers instants de sa condition de voyant, faisant subitement face à un monde global, un monde de couleurs, d’apparences d’images fixes et mouvantes, un monde d’écrans et de miroirs. Comme dans la vingtaine d’autres cas, relatés par la médecine, de patients aveugles recouvrant la vue, Virgil ne cessait d’être frappé par l’apparence éphémère et mouvante des choses qu’il percevait avec sa nouvelle vue. Il n’arrivait pas à comprendre comment les objets qui lui étaient si familiers auparavant tels une table, un escalier, et même son propre chien pouvaient changer totalement d’apparence dès qu’il en faisait le tour et regardait d’un autre côté de la pièce, d’un autre « point de vue » comme nous avons l’habitude de dire.

Créer des univers de partage et de dialogue entre le voir et le non voir est le parti pris par la maison d’édition associative Les Doigts Qui Rêvent, qui produit et édite depuis 1994 des livres tactiles illustrés pour les enfants non et malvoyants. En partenariat avec les spécialistes du domaine de la perception et de l’image, Les Doigts Qui Rêvent est sans cesse en quête de nouvelles façons de représenter le monde et d’interagir avec les images dans l’ordre du toucher, du sonore, du ressenti du corps, entre autres. Notre travail est d’une certaine façon de défigurer et de déstructurer l’image telle que nous la connaissons pour pouvoir la recréer autrement, pour pouvoir la redécouvrir au-delà de nos référents visuels. Le résultat, ce sont des images multisensorielles qui font appel à tous nos sens comme dans les exemples des illustrations 1 et 2 où la neige est représentée par le bruit et la sensation de nos pas qui avancent sur la surface souple et la mouche est représentée par un petit morceau de tulle fragile et sans défense pris dans le piège d’une toile d’araignée élastique.
1. Les pieds qui marchent sur la neige, Hiver magique, Irmeli Holstein, Ldqr, 2012
2. La mouche fragile et sans défense, Dans le placard, Piette C., Herant R., Ldqr, 2005

Pour les voyants que nous sommes, créant d’emblée un monde régi par la vue (Sacks, 1999), se projeter dans le monde de la cécité et nous détacher des nos références « oculocentriques » n’est pas chose facile. La grande difficulté est de « sortir du cadre », de comprendre enfin que nos représentations de voyants ne sont pas la seule représentation possible et que l’univers des images n’est pas accessible qu’aux voyants. Il nous faut, avant tout, briser nos croyances et défaire le rapport instantané, presque sacré que nous établissons entre image et vision. Les études dans le domaine de la psychologie cognitive, de la neuroscience et de la psychologie de la perception (par exemple Damasio, 2002, Cornoldi et Vecchi, 2000) nous ont montré que nos représentations mentales, loin d’être des scènes visuelles, copies conformes, comme une sorte de micro-cinéma dans notre tête, sont plutôt des ensembles plurimodaux dont « la structure est bâtie à partir d’éléments relevant de chacun des modalités sensorielles, visuelles, auditives, olfactives, gustatives et somato-sensorielles » (Damasio, 2002). En fin de compte, qu’en est-il de l’image du ressenti de corps qui danse au son d’une musique, de l’image de la sensation du vent léger qui effleure notre visage un jour de printemps, de l’image de l’odeur d’une pluie d’été qui tombe sur la terre chaude? Chacun de nous peut témoigner avec sa propre expérience qu’il s’agit bien de ressentis, des images d’une autre nature, mais pourtant bien réelles.

A propos de ces images autres, images ressenties, images à fleur de peau, images plurielles, nous pouvons tirer une incroyable leçon des productions originales des personnes non-voyantes elles-mêmes. Voir l’illustration 3 du dessin en relief d’un bonhomme réalisé par Julien, un jeune aveugle.
3. Dessin en relief d’un bonhomme réalisé par Julien, jeune aveugle présenté par Gilles Uldry, Image en Tête, ABA, 1995.

Avant de nous décrire ce dessin qui se présente à nos yeux, Gilles Uldry tient à nous avertir qu’il « n’est pas fait pour être vu ». Pour le découvrir, il nous faudrait retracer le chemin parcouru par Julien du bout des doigts: « Suivons donc le trajet des épaules aux oreilles. J’allais dire pas à pas, mais en fait au bout des doigts; je poursuis le long du cou jusqu’au seuil du menton ; la bouche dont je fais le tour, puis l’arête du nez, avec chaque côté un œil comme bouton de bottine, le front dont les plis sont si rapprochés qu’on pourrait passer dessus comme sur un tapis, les cheveux qui partent comme une constellation en éventail ; peut-être avez-vous oublié que c’est du bout des doigts que vous suivez ce parcours du visage? Prenez le temps de vous perdre dans la chevelure frisée: vous sentez les fines pointes vous chatouiller les doigts. Plus loin, à la fin du trajet, latéralement à la tête, deux ronds étranges, les oreilles, tout en haut, au sommet de l’éventail ».

Retraçant le chemin avec Julien et par la plume de Gilles, nous avançons lentement dans la compréhension ce de monde perceptif où les notions d’apparence, de coup d’œil et de point de vue, de perspective, de distance et de profondeur perdent leur importance en détriment de la notion de ressenti, de zones de contact, de corps engagé, corps haptique et multisensoriel. Quels éléments pertinents tirer de ces impressions et ce monde perceptif?

Devant les deux dessins produits par des jeunes non-voyants de naissance (illustrations 4 et 5), nous sommes face à une énigme. Que représentent ces lignes? Quels sont leurs référents? La recherche dans notre répertoire d’images, de formes et de signes figuratifs familiers s’avérera bien inutile, car il ne s’agit pas ici d’apparence et de point de vue, mais de zones de contacts, d’un ressenti du corps. Le dessin avec des lignes (illustration 4) est un bus représenté par un collégien non-voyant. Les lignes horizontales sont les marches d’accès et la ligne verticale, la barre d’appui pour les mains. Il ne s’agit pas ici de formes représentées à distance mais plutôt d’empreintes, d’icônes tactiles d’un corps qui interagit avec l’objet « bus ». Le dessin avec un cercle et des points (illustration 5) est la reproduction en lignes en relief d’un dessin fait en rubans de pâte à modeler par une jeune fille non-voyante participant à une expérience de dessin mise en place par la chercheuse brésilienne Maria Lucia Batezat Duarte (2001). Vous serez surpris comme Duarte, d’apprendre qu’il agit ici de la représentation d’une rivière. La jeune fille explique que la ligne circulaire externe est le ressenti de l’eau qui entoure sa taille et les petits « ronds » à l’intérieur sont les cailloux que touchent ses pieds sur le lit de la rivière.
4. Dessin d’un bus, produit par un jeune garçon non-voyant (Marek, 2009)
5. Dessin d’une rivière, produit par une jeune fille non-voyante (reproduction en lignes du dessin originalement produit en rubans de pâte à modeler, Duarte, 2001)

C’est bien une iconicité autre dont il est question dans les dessins du bus et de la rivière ici présentés. Notre regard, notre vue à distance, si désengagée et confortablement protégée par nos croyances, habitudes, « iconotypes » (Darras, 2003) et stéréotypes, se voit ici agréablement surpris par cette invitation à interagir avec l’autre et son univers perceptif. Ces dessins produits par les personnes non voyantes sont une invitation à découvrir des nouveaux espaces de dialogue entre voyants et non-voyants et de broder de nouvelles compositions, à la fois singulières et plurielles, du même monde qui nous entoure.

Réferences
Damásio, A. (2002) Le sentiment même de soi: corps, émotions, conscience, trad. Larsonneur, C. et Tiercelin, C., Paris: Odile Jacob.

Darras, B. (2003a) La modélisation sémiocognitive à l’épreuve des résultats des neurosciences : le cas de la production des schémas graphiques, Recherches en Communication, n° 19, pp. 175-197.

Duarte, M-L. (2001) Pedras et água – um estudo sobre desenho e cognição in: Anais do XI Encontro Nacional da ANPAP (Cd room) São Paulo: FAAP.

Cornoldi, C. et Vecchi, T. (2000b) Mental Imagery in blind people: the role of passive and active visuospatial processes in: Heller, M. (dir.) Touch, Representation and Blindness, Oxford: Oxford University Press, pp.143-181.

Marek, B. (2009) Des livres tactiles illustrés aux dessins en relief in : Claudet, P. (dir.) Guide Typhlo & Tactus de l’album tactile illustré, Talant: Les Doigts Qui Rêvent, pp.91-106.

Sacks, O. (1999) Premier Regard, Paris: Édition du Seuil.

Uldry, Gilles (1995) Image en tête, ABA?

Valente, D . (2012) Image et cécité: étude de la communication graphique des jeunes non-voyants, Thèse de Doctorat en Arts sous la direction de Bernard Darras, Université Paris 1 Panthéon Sorbonne.

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